Disparu.e.s: douce et monstrueuse fin du monde

Disparu.e.s, l’adaptation québécoise de « August: Osage County », oeuvre acclamée de Tracy Letts ayant remporté un prix Pulitzer en 2008, est présentée chez Duceppe pour le plus grand plaisir des spectateurs friands d’intensité.

Dans le canton d’Osage, dans l’Oklahoma, suivant la disparition suspecte de leur père Beverly, mystérieux et tendre poète, les trois soeurs Weston se réunissent à la maison familiale pour veiller sur leur mère, Violet, atteinte d’un cancer et, accessoirement, d’une inquiétante dépendance aux opiacés. C’est dans des circonstances sombres et tragiques que referont surface l’abus psychologique sans nom, la violence verbale sans retenue et les répliques à glacer le sang. Empreint de beaucoup d’humour noir, ce drame aux allures de comédie lugubre dépeint une lente et douloureuse fin du monde au sein d’une famille hautement dysfonctionnelle dont les membres vivent aussi, chacun à leur façon, leur propre petite fin du monde. Il est question dans cette oeuvre de la douleur de vivre avec le poids des autres, le poids des disparus et de ce qu’ils ont fait disparaître. Sont abordés dans cette pièce, entre autres, le deuil, l’infidélité, la violence sexuelle, la dépendance aux médicaments et la maladie mentale.

La brillante mise en scène de René Richard Cyr illumine toute la sombreur et l’horreur des personnages et de leurs relations et passés tordus. La maison obscure et bouillante, une sorte de prison mélancolique, sert de canvas pour toute cette cruauté quasi performative. Les décors et dialogues glacés racontent le désespoir et la rancoeur, les secrets trop douloureux qui demeurent dans la pénombre et la fin d’une ère, l’éclatement d’un clan déjà fragilisé. Un peu comme la fin du monde, comme la fin d’une époque dont on se libère enfin , avec douleur de lourdeur. L’oeuvre fracasse, à répétition, le rêve américain et l’idée du cocon familial hermétique et rassurant.

Les petits et grands élans de folie et de violence tempérés par de grands moments de soulagement humoristique sont magnifiquement joués par les acteurs. Mention spéciale à Christiane Pasquier, dans le rôle de Violet, qui rend avec intensité et justesse la monstruosité immonde de son personnage tout en étant extrêmement touchante et nuancée dans son interprétation. Marie-Hélène Thibault, Sophie Cadieux, Roger Léger et Chantal Baril livrent eux aussi des performances remarquables. La traduction du texte de Tracy Letts, confiée à Frédéric Blanchette, est bien ficelée, truffée de références et expressions québécoises attendrissantes, qui ajoutent à l’ensemble de l’oeuvre.

Disparu.e.s est une oeuvre à voir absolument. Elle est présentée au théâtre Duceppe à la Place des Arts jusqu’au 23 novembre 2019.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *